Depuis 2008, le projet « Engagement Féminin » trace son chemin avec discrétion mais détermination. Porté par l’association Artistique Développement (Art’ Dev) et la compagnie Auguste-Bienvenue, ce programme de formation artistique entièrement dédié aux femmes, s’impose comme un laboratoire d’éclosion de talents sur la scène africaine et internationale. En marge de la 17ème édition à Ouagadougou, Burkina Yawana est allé à la rencontre des acteurs et bénéficiaires de cette aventure humaine et artistique.
Un projet né d’un constat d’inégalité
À la fin des années 90, les chorégraphes Auguste Ouédraogo et Bienvenue Bazié, alors jeunes artistes en formation à Ouagadougou, constatent la disparition progressive des femmes sur les scènes de danse contemporaine.
« À nos débuts, les troupes étaient majoritairement composées de filles. Mais avec le temps, elles se sont effacées. Mariage, poids social, absence de reconnaissance du métier: autant de freins qui les empêchaient de s’imposer », se souvient Auguste Ouédraogo, cofondateur du programme.
Face à cette réalité, ils mettent en place le projet « Engagement Féminin », un espace de formation pensé par des artistes, pour les artistes, avec un accent mis sur la transmission technique, mais aussi la construction d’un parcours professionnel solide.

Une formation complète et exigeante
Le projet offre aux participantes une immersion de plusieurs semaines, alliant danse contemporaine, jeu d’acteur, administration culturelle, scénographie et parfois même arts plastiques. Objectif: faire émerger des artistes complètes, capables de comprendre la scène, mais aussi les coulisses du métier. « Ce qui rend cette formation unique, c’est sa multi dimensionnalité. Nous formons des interprètes, mais aussi des créatrices, des porteuses de projets », affirme M. Ouédraogo.
L’approche pédagogique est exigeante, mais progressive. Beaucoup de participantes arrivent avec un niveau technique limité. Au bout des quatre semaines, une transformation est visible. Les stagiaires acquièrent endurance, expressivité, rigueur artistique, mais aussi une capacité à réfléchir à leur propre carrière.
Une dynamique de transformation sociale
Le projet va au-delà de l’apprentissage individuel: il agit comme un levier de reconnaissance du métier d’artiste féminine en Afrique. En dix-sept ans, « Engagement Féminin » a formé près de 120 danseuses issues d’une vingtaine de pays africains. « Ce projet m’a révélée à moi-même. Il m’a connectée à d’autres femmes artistes africaines, et m’a poussée à fonder ma propre structure en Côte d’Ivoire », témoigne Aminata Traoré, ancienne bénéficiaire devenue pédagogue et présidente du réseau des femmes artistes issues du programme.
Pour elle comme pour plusieurs autres, « Engagement Féminin » ne s’arrête pas à la formation. Il ouvre une voie vers l’autonomie professionnelle, la prise de parole artistique, et l’affirmation du leadership féminin dans les arts vivants.
Également l’une des preuves tangibles de la réussite du programme est la création du Réseau de l’Engagement Féminin (REF) par d’anciennes bénéficiaires que dirige Aminata Traoré. Elle témoigne: « Chacune d’entre nous porte aujourd’hui un projet dans son pays. Ce que nous vivons ici est un catalyseur d’initiatives ».
Elle cite notamment l’organisation de festivals, de laboratoires de création, d’espaces de diffusion pour les femmes artistes, mais aussi des projets de sensibilisation autour de la violence faite aux femmes.

Un accompagnement au long cours, malgré les obstacles
En parallèle des formations, l’équipe du projet continue d’accompagner les anciennes bénéficiaires dans la mise en œuvre de leurs projets personnels. Mais le défi reste financier. Le programme, malgré son envergure, ne bénéficie pas encore d’un appui régulier de l’État burkinabè. « Nous cherchons chaque année des financements pour maintenir le projet. C’est un combat permanent. Aujourd’hui, nous appelons les institutions, les entreprises et les partenaires à nous soutenir de manière structurelle », lance Auguste Ouédraogo.
Même son de cloche du côté de Kira Claude Guingané, administrateur culturel, Directeur de l’Espace Culturel Gambidi et intervenant dans le programme: « Ces femmes sont brillantes, mais encore peu outillées pour structurer leurs projets. Mon rôle, c’est de les aider à comprendre les rouages du secteur culturel, pour qu’elles puissent se professionnaliser durablement », dit-il.

Une vision d’avenir féminine et panafricaine
Pour les fondateurs, l’objectif est clair: que les femmes prennent elles-mêmes les rênes du programme. À l’horizon 2026, l’ambition est de transmettre la coordination du projet à une bénéficiaire formée.
« Nous avons semé une graine. Aujourd’hui, nous voulons que les femmes qui ont grandi avec le projet s’en emparent. Il est temps que ce soit elles qui le dirigent », affirme Auguste Ouédraogo.
Avec « Engagement Féminin », c’est toute une génération de femmes artistes africaines qui prend son envol. Entre formation, création et engagement social, le projet redonne à la danse sa force politique et poétique. Et dans un monde où l’art devient un langage de transformation, chaque mouvement de ces femmes raconte bien plus qu’une chorégraphie: il dit une conquête. « Danser, c’est exister », a conclu Aminata Traoré.
Abdoul-Abasse Kapioko, stagiaire

Votre commentaire