Par la rédaction de Burkina Yawana
Le Sénégal traverse l’une des crises institutionnelles les plus fascinantes et imprévisibles de son histoire récente. Deux jours seulement après son limogeage surprise du poste de Premier ministre par le président Bassirou Diomaye Faye, le leader du PASTEF, Ousmane Sonko, s’apprête déjà à rebondir. Suite à la démission stratégique du président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye – l’un de ses plus fidèles alliés -, le boulevard est désormais grand ouvert pour qu’Ousmane Sonko s’empare du perchoir lors de la session parlementaire ce mardi. Pour acter ce retour au pouvoir législatif, l’actuel Premier ministre doit d’abord réintégrer l’Hémicycle en reprenant son siège de député, qu’il avait dû laisser en suspens à son suppléant lors de sa nomination à la tête du gouvernement pour se conformer aux règles de non-cumul des fonctions.
Si ce scénario se concrétise lors du vote crucial des députés, le paysage politique sénégalais va basculer dans une configuration totalement inédite. Analyse des secousses que ce retour en force pourrait provoquer.
Le choc des titans : L’avènement d’une dyarchie conflictuelle
En devenant le Président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko occuperait la fonction de deuxième personnalité de l’État. Le tandem fusionnel d’autrefois (« Diomaye Moy Sonko ») laisserait définitivement place à un duel institutionnel permanent.
Contrairement à la Primature (où il était subordonné au chef de l’État), Sonko tirerait sa légitimité de la majorité parlementaire écrasante obtenue par le PASTEF. Le Sénégal n’évoluerait plus sous un régime hyper-présidentiel classique, mais sous une forme de dyarchie où le Palais de la République et l’Hémicycle se feraient face, chacun fort de sa propre légitimité.
Le contrôle total de l’agenda législatif et le blocage des réformes
Avec Sonko au perchoir, c’est l’Assemblée nationale qui dicte le tempo. Le gouvernement qui sera nommé par Diomaye Faye devra composer avec un Parlement capable de rejeter ou de modifier profondément les projets de lois budgétaires, de bloquer les initiatives législatives du président, ou encore de voter une motion de censure pour renverser le nouveau gouvernement, d’autant que les ministres doivent être approuvés au plus tard trois mois après leur nomination. Pour le président Faye, gouverner et appliquer ses réformes économiques – déjà fragilisées par la crise de la dette et la suspension du programme de 1,8 milliard de dollars de l’FMI – pourrait devenir un véritable parcours du combattant sans l’aval de son ancien mentor.
La guerre ouverte contre la corruption et l’audit des institutions
Ousmane Sonko n’a jamais caché son impatience face à ce qu’il qualifiait de « lenteur » des procédures judiciaires contre les dignitaires de l’ancien regime de Macky Sall. Depuis le perchoir, il pourrait transformer l’Assemblée en un tribunal de transparence à travers la multiplication des commissions d’enquête parlementaires, les audits publics et la mise sous pression constante des ministres lors des questions d’actualité. C’est une stratégie idéale pour conserver son aura de « justicier » auprès d’une jeunesse sénégalaise assoiffée de comptes à rendre.
Vers une cohabitation armée ou une dissolution forcée ?
Si Ousmane Sonko s’installe au perchoir face à Diomaye Faye au Palais, le Sénégal s’engagera dans une cohabitation armée. Cette dynamique politique se traduirait par un blocage institutionnel larvé, obligeant l’exécutif à des négociations au cas par cas pour éviter la paralysie totale de l’État.
Face à cette menace, le président Faye dispose d’une arme fatale : la dissolution de l’Assemblée nationale. Toutefois, cette option reste juridiquement impossible avant le mois de novembre en raison du délai constitutionnel de deux ans requis après l’élection de la législature. Le chef de l’État se verrait donc contraint de subir la dictée du Parlement pendant de longs mois.
L’œil de Burkina Yawana : Quel signal pour l’Afrique de l’Ouest ?
Pour nous, observateurs depuis Ouagadougou et le reste du continent, ce qui se joue à Dakar est une leçon de résilience des institutions civiles, mais aussi une alerte. Le modèle sénégalais démontre que la rupture politique ne se fait jamais sans friction.
Si Sonko s’installe au perchoir, il prouvera qu’un leader populaire chassé par la porte de l’exécutif peut revenir par la grande fenêtre du législatif. Reste à savoir si cette rivalité au sommet servira la démocratie sénégalaise ou si elle finira par asphyxier une économie qui n’a pas besoin d’une instabilité prolongée. Une chose est sûre : le « Projet » a désormais deux têtes, et elles regardent dans des directions opposées.

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