INTERVIEW – Comprendre et dompter l’Intelligence Artificielle au Burkina Faso

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14 chapitres pour comprendre, s’approprier et déclencher la Révolution des compétences. Face à la déferlante de l’intelligence artificielle, le formateur et auteur burkinabè Salif Kindo publie un guide de vulgarisation majeur. Fruit de plusieurs années d’expérience sur le terrain, son ouvrage décortique l’impact invisible mais omniprésent de l’IA dans la santé, l’agriculture, les médias ou la sécurité au Burkina Faso. Va-t-elle remplacer nos emplois ? Comment converser intelligemment avec les machines ? Salif Kindo brise les mythes, répond aux grandes inquiétudes et livre ses clés pour une adoption responsable et souveraine. Entretien

1- Votre livre est né de votre expérience concrète sur le terrain à travers de nombreuses sessions de formation. Quelles sont les principales idées reçues ou craintes que vous avez le plus souvent observées chez les apprenants face à l’IA ?

Au cours des nombreuses formations que j’ai animées, j’ai constaté que les interrogations des apprenants autour de l’intelligence artificielle (IA) tournent souvent autour des mêmes idées reçues et des mêmes inquiétudes. La première tendance est une forme de surconfiance envers les capacités de l’outil. Dès les premières démonstrations, beaucoup sont impressionnés par la rapidité avec laquelle l’IA peut rédiger un texte, résumer un document, produire une image ou analyser des données Excel. Cette apparente facilité crée parfois l’illusion qu’elle est capable de tout faire, sans erreur et sans limite. Beaucoup se demandent également si l’IA ne risque pas de les rendre paresseux intellectuellement. C’est une inquiétude récurrente. Certains craignent qu’en s’habituant à déléguer des tâches de rédaction, de recherche ou de réflexion à une machine, ils ne perdent progressivement leur esprit critique. J’ai également remarqué que l’IA est encore perçue comme une sorte de « magie numérique ». Pour certains, les réponses générées semblent extraordinaires tant elles sont fluides. D’autres l’imaginent comme une immense base de données universelle. Il existe cette représentation très répandue de l’IA comme un « super Google omniscient », capable de fournir automatiquement des réponses parfaites à toutes les questions. Au-delà de ces perceptions, les craintes liées au monde du travail sont omniprésentes. Dans pratiquement chaque session, la question du remplacement des emplois revient. Certains professionnels, comme les secrétaires ou les interprètes, redoutent une disparition progressive de leur métier. En somme, ces réactions montrent que l’IA reste un sujet entouré de fascination, d’inquiétudes et de nombreuses confusions dans l’esprit du grand public.

2- Vous mentionnez que beaucoup de gens limitent l’intelligence artificielle à ChatGPT. En quoi cette vision réduite est-elle risquée pour ceux qui veulent vraiment comprendre cette révolution technologique ?

Il existe plusieurs grandes familles d’intelligence artificielle, dont l’IA générative n’est qu’une branche. Cette dernière regroupe des outils comme ChatGPT, Gemini ou Claude, capables de générer du texte, des images, des vidéos ou du code informatique. Mais cette catégorie ne représente qu’une partie de l’univers de l’IA. On ne peut donc pas résumer toute la technologie à ces seuls outils. Il existe également les IA prédictives et analytiques, largement utilisées dans de nombreux secteurs. Dans le domaine de la santé, par exemple, les systèmes d’aide au diagnostic reposent principalement sur des modèles prédictifs capables d’analyser des données médicales pour détecter des anomalies ou estimer des probabilités de pathologies. J’y consacre justement le chapitre 7 de mon livre, intitulé « Au-delà de l’IA générative… », où je dévoile toutes ces autres facettes que l’on ignore trop souvent. Résumer l’IA à ChatGPT, c’est un peu comme résumer le Burkina Faso à Ouagadougou. Comme le diraient si bien les commerçants de Rood-Woko : « C’est bon, mais ce n’est pas encore arrivé ! »

3- Avec 14 chapitres et 347 pages, votre ouvrage se veut à la fois accessible et approfondi. Comment avez-vous réussi à vulgariser des concepts complexes comme les « technologies sous-jacentes » de l’IA sans perdre les lecteurs débutants ?

Mon objectif était de rendre accessibles des notions informatiques indispensables, souvent présentées de manière trop technique. Le livre avance pas à pas : on commence par les bases avant d’aborder des sujets plus pointus comme les modèles de langage, les algorithmes ou les architectures sous-jacentes. L’idée est que même un lecteur totalement débutant puisse progresser sans se sentir exclu. Pour cela, j’utilise des exemples simples du quotidien africain et burkinabè. Par exemple, je prends le fonctionnement d’un feu de signalisation pour expliquer un algorithme, un chef cuisinier pour illustrer l’entraînement d’un modèle d’IA, ou encore le carburant d’une voiture pour montrer l’importance des données. Pour expliquer l’IA générative, j’utilise également l’image du griot africain. Le griot connaît l’histoire de nombreuses familles, des récits anciens et des traditions transmis de génération en génération. À partir de cette immense mémoire, il peut créer à la demande une nouvelle histoire, un récit inédit destiné à glorifier un notable ou célébrer une famille. De la même manière, une IA générative s’appuie sur des milliards de paramètres appris pour produire de nouveaux contenus (textes, images, musiques). Quant au machine learning (apprentissage automatique), qui constitue la technologie sous-jacente des systèmes modernes, je le compare à un poste radio doté de milliers de boutons qu’il faut ajuster progressivement pour trouver la bonne fréquence et capter correctement une station. Ces analogies permettent de comprendre visuellement ce qui se passe « sous le capot » de l’IA, sans utiliser de jargon mathématique. Pour tester l’accessibilité de l’ouvrage, j’ai fait lire tout le manuscrit à un élève de 3e. Il m’a ensuite fait un compte rendu chapitre par chapitre : il avait parfaitement tout compris !

4- Une partie du livre est dédiée au prompt engineering (l’art de converser avec une IA). Pouvez-vous nous expliquer en quoi cette compétence est devenue incontournable aujourd’hui, que l’on soit étudiant ou professionnel ?

Le prompt engineering consiste à savoir formuler clairement ses demandes à l’IA pour obtenir des résultats précis, pertinents et exploitables. Une même intelligence artificielle peut produire des réponses radicalement différentes selon la manière dont la question lui est posée. Ceux qui maîtrisent cet art parviennent à exploiter pleinement le potentiel de la machine, que ce soit pour la rédaction, l’analyse, la programmation ou l’automatisation de tâches. Cette compétence occupe un chapitre entier du livre, car elle est devenue essentielle avec l’essor des IA génératives. Aujourd’hui, de plus en plus d’entreprises recherchent des profils capables d’interagir efficacement avec ces outils. Désormais, il ne suffit plus d’avoir des compétences métier classiques ; il faut également savoir collaborer avec l’IA pour gagner en efficacité, en rapidité et en performance. C’est un véritable avantage compétitif. C’est pourquoi je propose dans l’ouvrage des techniques concrètes de formulation pour que chacun puisse directement appliquer cet art dans son travail.

Un robot doté d’outils d’Intelligence artificielle. DR/ Salif Kindo

5- L’un des débats majeurs autour de l’IA concerne l’emploi. D’après vos recherches et votre expérience, l’IA va-t-elle détruire des métiers ou plutôt les transformer ? Quels sont les secteurs les plus menacés ou avantagés ?

L’intelligence artificielle est en train de métamorphoser le monde du travail. Certains métiers vont évoluer, de nouveaux vont apparaître, mais d’autres risquent de disparaître, en particulier ceux composés de tâches répétitives, administratives ou fortement standardisées. Les fonctions administratives, le traitement documentaire, le support client, mais aussi certaines tâches dans le droit, la comptabilité ou l’ingénierie figurent parmi les plus exposés. Certains analystes estiment même que tous les métiers cognitifs réalisables derrière un écran sont touchés. Même les métiers manuels sont désormais investis par des robots humanoïdes dopés à l’IA. Récemment, une démonstration en direct sur YouTube a montré un robot trier de façon autonome plus de 100 000 colis en 80 heures d’affilée, sans la moindre interruption. Prenons l’exemple du métier de développeur, dont je suis issu.

Aujourd’hui, il est impensable de coder « à l’ancienne ». En l’espace de quelques mois, notre secteur a été radicalement transformé par des outils comme Claude Code, Windsurf, ou les agents autonomes. Ces outils ne se contentent plus de suggérer des lignes de code : ils génèrent des fonctions entières, détectent et corrigent les erreurs, proposent des architectures logicielles et accélèrent considérablement le développement d’une application. La valeur du développeur ne réside plus dans sa capacité à écrire du code ligne par ligne, mais dans sa capacité à piloter intelligemment ces outils, à formuler les bonnes instructions et à superviser les résultats de l’IA. Au niveau mondial, Goldman Sachs estimait que l’IA générative pourrait exposer l’équivalent de 300 millions d’emplois à l’automatisation. Mais dans le même temps, elle crée de nouveaux besoins. En Afrique, plusieurs métiers liés à l’IA pourraient fortement se développer : l’annotation et la labellisation de données africaines, la traduction en langues locales, la création de bases de données adaptées à nos réalités, la cybersécurité ou la maintenance des systèmes d’IA. L’annotation des données, par exemple, est un véritable métier d’avenir sur le continent, car les IA ont cruellement besoin de données africaines de qualité pour comprendre nos contextes, nos accents et nos cultures.

6- La force de votre ouvrage réside dans son adaptation aux réalités africaines, avec une attention particulière pour le Burkina Faso. Quels sont les défis spécifiques (infrastructures, barrières linguistiques, connectivité) auxquels notre pays fait face pour une adoption réussie de l’IA ?

Le principal défi du Burkina Faso reste infrastructurel. Le pays a besoin de data centers locaux et d’infrastructures de calcul haute performance (dotées de GPU puissants) pour accompagner les entreprises, les startups et les chercheurs.

Des éléments qui paraissent basiques ailleurs, comme une connectivité stable ou l’accès continu à l’électricité, constituent encore des obstacles majeurs. Le coût de l’Internet mobile est également un frein. Même si environ 17 millions de Burkinabè ont accès à Internet selon l’ARCEP, moins de 5 millions l’utilisent activement chaque mois. Cela illustre le coût encore prohibitif des « mégas » pour une grande partie de la population, surtout si on le compare à des pays voisins comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire.

Comme je le souligne avec humour dans le livre, il n’est pas rare de voir des jeunes regroupés devant un bâtiment simplement pour capter un Wi-Fi gratuit. Les gens s’en amusent en disant : « Pour avoir un vigile gratuit chez soi, il suffit de ne pas mettre de mot de passe à son Wi-Fi ! » (rires). Au-delà de l’anecdote, j’analyse dans l’ouvrage comment contourner cette barrière grâce à des solutions d’IA frugales et hors-ligne, notamment via la technologie USSD.

Enfin, il y a le défi des données. L’Afrique et le Burkina Faso ont besoin de produire des données endogènes pour entraîner des modèles adaptés à nos langues et à nos réalités culturelles. Malgré cela, l’optimisme reste de mise. Le potentiel de la jeunesse burkinabè, conjugué à la volonté des autorités de faire du pays un hub technologique, est un puissant levier. De nombreux jeunes Burkinabè développent déjà des solutions basées sur l’IA pour optimiser l’agriculture, faciliter l’accès à la santé en langues locales ou transformer l’éducation. Le génie technologique national est déjà en marche.

Image générée par Intelligence artificielle. DR/ Salif Kindo

7- Vous analysez l’impact de l’IA dans plusieurs secteurs comme la santé, l’éducation ou l’administration publique. Si vous deviez choisir un secteur prioritaire au Burkina Faso où l’IA pourrait apporter un changement immédiat et vital, lequel serait-il et pourquoi ?

« L’éducation est le logiciel de l’ordinateur central qui programme l’avenir », enseignait le professeur Joseph Ki-Zerbo. S’il est coutume de dire que tout est prioritaire au Burkina Faso, cette formule nous rappelle que l’éducation est la matrice de toutes les réussites futures.

À une époque où apprendre n’a jamais été aussi accessible, l’IA se présente comme le code moderne capable de mettre à jour ce logiciel national. Dans un contexte où les ressources éducatives sont parfois insuffisantes et où les enseignants spécialisés manquent dans certaines régions, l’IA offre des réponses concrètes. Elle permet un apprentissage personnalisé adapté au rythme de chaque élève, une assistance pédagogique précieuse dans nos différentes langues nationales, et un soutien scolaire numérique là où les structures physiques font défaut. Investir aujourd’hui dans l’éducation augmentée par l’IA, c’est programmer la future génération à diriger un monde où ces technologies seront omniprésentes.

8- Face au développement rapide des géants de la Tech mondiaux, comment le Burkina Faso et plus largement l’Afrique peuvent-ils éviter de devenir de simples consommateurs passifs de ces technologies ?

L’Afrique ne peut plus se contenter d’être spectatrice d’une révolution technologique écrite ailleurs. Maîtriser l’intelligence artificielle est un impératif de souveraineté politique et économique. Dans mon livre, l’expert sénégalais Seydina Moussa Ndiaye met en garde : le continent fait face au risque d’une nouvelle « colonisation numérique » si les multinationales étrangères continuent d’exploiter les données africaines sans impliquer les acteurs locaux.

Pour inverser cette tendance, nous devons basculer d’une économie de consommation à un écosystème de co-création. Au Burkina Faso, dans le contexte actuel d’affirmation de la souveraineté nationale, des actions concrètes émergent à travers les investissements dans les infrastructures et l’hébergement local. Cependant, cette souveraineté exige un soutien massif aux compétences endogènes (développeurs, chercheurs, startups) pour produire nos propres algorithmes et des modèles linguistiques adaptés à nos cultures.

Mais soyons réalistes : même l’Europe dépend fortement des États-Unis sur le plan numérique. Seule la Chine, et dans une moindre mesure la Russie, se démarquent vraiment. Même les superpuissances ont besoin de l’entreprise néerlandaise ASML pour fabriquer les puces nécessaires au développement de l’IA. C’est un jeu d’interdépendances mondiales où nous devons impérativement peser.

9- Vous plaidez pour une « adoption responsable » de l’IA. Quels sont, selon vous, les dangers éthiques ou géopolitiques majeurs dont les décideurs et les citoyens burkinabè doivent absolument prendre conscience ?

Les dangers de l’IA sont nombreux et souvent sous-estimés. À court terme, ils menacent l’intégrité de nos sociétés à travers la désinformation, la manipulation de l’opinion publique et la prolifération de deepfakes (contenus falsifiés d’un réalisme saisissant). À cela s’ajoutent les « hallucinations » des modèles, capables de générer des informations entièrement inventées avec une assurance trompeuse.

L’un des périls majeurs réside également dans son utilisation militaire à travers la « guerre algorithmique ». Son illustration la plus frappante est le Maven Smart System (MSS) de l’armée américaine, une IA qui fusionne des milliards de données en temps réel pour identifier des cibles à un rythme industriel. Cependant, cette technologie n’est pas infaillible : des données obsolètes ou mal vérifiées peuvent mener à des conséquences létales. C’est ce qui a conduit, selon plusieurs experts, au bombardement tragique d’une école à Minab, causant la mort de plus de 150 personnes, principalement des écoliers. Ce drame prouve que l’automatisation des conflits risque de provoquer des bavures catastrophiques en réduisant l’humain à un simple bouton de validation passive.

Des pionniers de cette technologie, à l’instar de Geoffrey Hinton ou du philosophe Nick Bostrom dans son ouvrage « Superintelligence », alertent sur les risques existentiels liés à l’émergence d’une Intelligence Artificielle Générale (AGI). Le philosophe Luc Ferry évoque lui aussi le risque qu’une IA autonome développe des objectifs contraires aux intérêts humains. Si ces systèmes dépassent globalement nos capacités cognitives, le contrôle de cette technologie deviendra un enjeu de survie pour l’humanité.

10- Si un jeune étudiant ou un professionnel burkinabè ferme votre livre aujourd’hui, quelle est la toute première action concrète que vous l’invitez à poser pour entamer son appropriation de l’intelligence artificielle ?

S’il s’agit d’un professionnel, je l’exhorte d’abord à se former et à intégrer concrètement l’intelligence artificielle dans son quotidien. Aujourd’hui, dans de nombreux secteurs, savoir collaborer efficacement avec l’IA devient une compétence incontournable. Ceux qui dompteront ces outils gagneront considérablement en productivité, en rapidité et en efficacité. Refuser de s’adapter est un risque majeur : de plus en plus, les entreprises préféreront recruter un jeune junior sachant exploiter l’IA plutôt qu’un profil expérimenté qui ignore ces outils. Désormais, le marché exige non seulement l’expertise métier, mais aussi la capacité à utiliser l’IA pour analyser plus vite, automatiser les tâches et maximiser les performances.

Pour un élève ou un étudiant, le conseil est clair : orientez-vous vers les métiers d’avenir liés à l’IA et à la data. Demain, notre continent aura un besoin crucial de data scientists, data analysts, data engineers, experts en cybersécurité, développeurs IA, ingénieurs cloud, ou encore de spécialistes de l’annotation et de la labellisation des données africaines. Ces domaines sont hautement stratégiques. C’est précisément à l’aune de mes années d’expérience dans la formation que j’ai conçu ce livre, pour qu’il serve de boussole à notre jeunesse et à nos professionnels dans cette grande transition.

L’enjeu est d’ailleurs planétaire et éthique. Le pape Léon XIV, dans son manifeste de 130 pages consacré à l’IA, publié le 15 mai 2026 sous le titre Magnifica Humanitas, appelle ainsi à l’interdiction des armes autonomes létales. Il y rappelle qu’aucune machine ne doit décider seule de la vie ou de la mort d’un être humain – une position ferme qui cible directement les drones autonomes, les robots militaires et les systèmes d’attaque sans contrôle humain.

Infos pratiques

Pour vous approprier ces enjeux, le livre est disponible à la Librairie Professionnelle Mercury, située à la ZAD à Ouagadougou. Vous pouvez également contacter le (+226) 77 76 77 77 pour commander un exemplaire dédicacé par l’auteur, livrable partout au Burkina Faso comme à l’international. Les frais de livraison sont entièrement pris en charge.


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