De la poignée de jeunes diplômés lancés à l’assaut du marché bancaire en 1997 aux milliards de francs CFA de dividendes perçus chaque année, le parcours du natif de Bobo-Dioulasso est un cas d’école. Portrait d’un bâtisseur de l’ombre qui influence la trajectoire économique nationale depuis plus d’un demi-siècle.
Par la rédaction – Burkina Yawana
Un empire financier à l’épreuve des cycles économiques
En octobre 1997, le paysage bancaire burkinabè est encore largement dominé par des structures frileuses et un accès au crédit particulièrement restreint pour le secteur privé local. C’est dans ce contexte rigide qu’un homme choisit de poser les jalons d’un futur géant financier. Lassiné Diawara prend les commandes du lancement de la Bank of Africa Burkina Faso (BOA-BF). À l’époque, l’aventure relève presque du pari fou. Les moyens sont limités, l’environnement sceptique, et c’est une équipe restreinte de moins d’une trentaine de jeunes professionnels, fraîchement diplômés et pleins d’ambition, qui entourent ce manager visionnaire. Lassiné Diawara injecte sa méthode : rigueur managériale, détection des talents locaux et confiance accordée à la jeunesse du pays.
Près de trois décennies plus tard, cette audace initiale s’est transformée en une machine à générer de la valeur. Certes, l’environnement macroéconomique impose parfois sa loi. En 2025, la BOA Burkina a enregistré un bénéfice net de 19,25 milliards de francs CFA, affichant une baisse de 14,1 % par rapport au record de 22,42 milliards de francs CFA réalisé en 2024, un repli qui s’explique principalement par un coût du risque qui a presque doublé.
Mais cette conjoncture n’entache en rien la rentabilité globale de l’institution ni la solidité des positions de son mentor. Après avoir engrangé la somme spectaculaire de près de 10 milliards de francs CFA de dividendes sur l’exercice précédent, Lassiné Diawara continue de percevoir des milliards de francs CFA de dividendes. Cette performance continue valide une stratégie de long terme fondée sur un ancrage local profond et une gestion prudente. La BOA n’est plus seulement une institution bancaire parmi d’autres, elle est devenue l’un des moteurs indispensables de la souveraineté financière et du financement de l’économie burkinabè.
L’art absolu de l’influence discrète et du social de l’ombre
Si son nom résonne avec la force d’un mythe dans les cercles financiers ouest-africains, l’homme, né le 23 janvier 1949 à Bobo-Dioulasso, cultive une vertu devenue rare chez les capitaines d’industrie : le secret absolu et la discrétion. Lassiné Diawara fuit les projecteurs, évite les déclarations fracassantes dans les médias et ne cherche jamais la lumière des tribunes publiques. Il préfère, et de loin, l’efficacité feutrée et décisive des conseils d’administration, là où se décident les véritables orientations industrielles et les grands mouvements de capitaux.
Cette philosophie du silence, l’homme d’affaires l’applique avec la même rigueur à son engagement social. Très actif sur le terrain de la solidarité, Lassiné Diawara refuse obstinément de transformer la philanthropie en outil de communication. Qu’il s’agisse de soutenir le tissu communautaire de sa région natale, d’investir dans l’éducation de la jeunesse ou d’apporter des appuis multiformes aux initiatives locales, il privilégie toujours l’action concrète et directe, loin du bruit médiatique. Pour lui, la responsabilité sociale d’un grand patron ne se met pas en scène ; elle se vit comme un devoir de restitution envers sa communauté.
Son influence économique, elle, se mesure précisément à la taille et à la qualité de son portefeuille de gouvernance. Lassiné Diawara préside en effet le conseil d’administration de près d’une dizaine de fleurons industriels, médiatiques, logistiques et commerciaux du pays. Il tient fermement les rênes de la MABUCIG (Manufacture burkinabè de cigarettes), de la BOA-BF, ainsi que de SDV Burkina, le bras armé de la logistique transfrontalière. Signe de son poids incontournable dans le paysage audiovisuel national, il occupe également le poste stratégique de Président du Conseil d’Administration de BF1, la chaîne de télévision privée leader au Burkina Faso. Toujours soucieux de modifier et diversifier ses actifs, il pilote la SCI Amila, une société immobilière d’envergure qu’il a bâtie de toutes pièces. À cette omniprésence au sommet des conseils d’administration s’ajoute sa position de vice-président et actionnaire de référence, à hauteur de 17 %, de la SAPHYTO (Société africaine de produits phytosanitaires), une entreprise qui s’est imposée comme un pilier stratégique pour la productivité et la résilience du monde agricole burkinabè.
De la Haute-Volta à l’intégration régionale : la trajectoire d’un haut commis de l’État
Pour comprendre la finesse stratégique de Lassiné Diawara, il faut remonter aux sources de son parcours. Rien ne le prédestinait initialement à devenir un pur homme d’affaires du secteur privé. Titulaire d’une maîtrise en gestion obtenue à Lomé, il a d’abord forgé ses armes au service direct de l’État burkinabè, alors Haute-Volta. Dès 1974, il intègre la haute administration en étant nommé secrétaire général adjoint de la Chambre de commerce, d’agriculture et d’industrie de la Haute-Volta. C’est à ce poste d’observation privilégié qu’il prend conscience des freins liés à l’enclavement géographique du pays. En 1977, il joue un rôle de premier plan en négociant et en mettant en place un débouché maritime stratégique pour la Haute-Volta au port de Lomé. Cette réussite va transformer durablement les circuits logistiques nationaux et faciliter les échanges commerciaux indispensables au développement du pays.
L’année 1983 marque un tournant majeur dans sa carrière administrative avec l’avènement de la Révolution menée par Thomas Sankara. Face aux mutations profondes de l’appareil d’État, Lassiné Diawara réoriente sa carrière vers les institutions régionales. En 1985, il rejoint la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO) en qualité d’économiste principal chargé de la promotion du secteur privé. Durant cette période intense, il conçoit les politiques d’intégration et les cadres incitatifs pour les entreprises locales. C’est dans ce costume de diplomate économique qu’il tisse un réseau d’affaires unique, gagnant le respect et la confiance de grandes multinationales européennes et africaines, à l’instar des groupes Castel, Bolloré ou la CFAO, qui voient en lui un interlocuteur d’une rare technicité.
Le bâtisseur d’un empire transfrontalier
Au début des années 1990, profitant de l’ouverture démocratique et du virage vers les réformes économiques libérales, Lassiné Diawara revient au premier plan sur la scène nationale. Il participe activement à la refondation de la Chambre de commerce, d’industrie et d’artisanat (CCIA). Son engagement et sa maîtrise des dossiers économiques le conduisent naturellement à devenir le premier vice-président de cette institution consulaire en 2001, parallèlement à sa prise de fonction à la tête du puissant SCIMPEX (Syndicat des commerçants importateurs et exportateurs).
Mais la vision de cet entrepreneur hors pair dépasse rapidement les frontières du Burkina Faso. Conscient des dynamiques d’intégration de l’UEMOA, il décide de projeter son influence dans toute la sous-région. En Côte d’Ivoire, avec l’appui de partenaires internationaux, il fonde la SAGECI, une société qui s’impose rapidement comme un actor incontournable de la manutention portuaire au cœur du port autonome d’Abidjan. Toujours connecté aux besoins du monde rural, il déploie ses investissements au Mali et au Niger, où il devient un actionnaire stratégique majeur dans les usines de production d’engrais et de solutions phytosanitaires. Pour couronner cet empire économique, Lassiné Diawara s’est constitué au fil des décennies un patrimoine immobilier d’une valeur exceptionnelle, stratégiquement réparti entre les quartiers huppés de Ouagadougou, d’Abidjan et de la région parisienne.
Le regard de Burkina Yawana
À 77 ans, Lassiné Diawara incarne à la perfection cette transition réussie entre la haute fonction publique d’Afrique de l’Ouest et les sommets du capitalisme privé. Dans un continent où le contrôle des leviers financiers et des vecteurs d’information reste un enjeu crucial, le parcours de ce natif de Bobo-Dioulasso démontre qu’avec de la méthode, de la constance, un ancrage local fort et un sens aigu du devoir social discret, il est possible de bâtir une souveraineté industrielle, financière et médiatique capable de rivaliser avec les plus grands groupes mondiaux. Malgré un bénéfice de la BOA réajusté à 19,25 milliards de FCFA en 2025 face à la hausse des risques, l’institution maintient son cap sous sa direction. Entre banque, logistique lourde, médias majeurs et agro-industrie, il demeure l’un des piliers les plus solides – et définitivement les plus silencieux – de l’architecture économique de notre espace régional.

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